Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas, nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du bois.
Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges. Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes, de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.
Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain. Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.
La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah! mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables exécutions.»
Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur, où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés par mes fils.
Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons européens. Ils étaient beaux et gros.
Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je viens de trouver.
—Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.