On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte, peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et généreux, comme l'était Timon.

Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour ne plus se montrer que pendant la nuit.

Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples. Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.

L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation.

Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces, écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys? Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de la retraite.

Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.

Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers. Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.

Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente librement.

D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude, c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point appréciée.