Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»

Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon juge.

Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est acquise, nous pouvons diriger leur esprit.

Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.

A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre les Athéniens.

Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants. Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un défaut.

Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne voulait point s'y associer.

Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie. Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux, susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte, peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de tout et sans défense.

Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie: chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.

Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi! Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain. Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis, patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon, passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs, par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»