Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.
On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.
Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié, l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion, sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille, comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans, parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.
L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien. David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui, observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme, honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai, abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un peuple instruit et intelligent.
Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse. On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en Angleterre, en Écosse et en Irlande.
Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.
On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers la fin de l'année 1738, il fit paraître son Traité sur la nature de l'homme. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.» Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses Recherches sur l'entendement humain, qui parurent en 1748, lorsqu'il était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une nouvelle édition de ses Essais moraux et politiques qui furent publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de succès. Il considérait ses Recherches sur les principes de la morale comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même remarquées.
Hume comptait sur le succès de l'Histoire de la maison de Stuart, publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même, s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires. Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que, si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France, avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son entreprise. Son Histoire de la maison de Tudor parut en 1759, et souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763, les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition. Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on m'en accablait[ [5].»
L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous rende le moindre honneur.