L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot; toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage. Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.
Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence le cours de sa glorieuse carrière.
Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.
Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs, et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine, près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme, qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion, toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour reprendre le sceptre.»
Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin, cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.
L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe et menacé tous les peuples.
L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets, joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage, vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»
Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire: Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux, je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.
On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler. Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court toujours sur les grandes routes.
Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté individuelle de penser et de juger selon des vues particulières annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.