On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec lui-même.
CHAPITRE II
DU PENCHANT A LA SOLITUDE.
Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même, voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une grande élévation de caractère.
Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de passion.
Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion, celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.
Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté, et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les savants.
On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance, lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but, des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne, qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.
Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme au bonheur suprême[ [4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes tourments?»