Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens, son intelligence, son corps et son âme.
Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner, et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans un certain effort.
C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses, qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une fière impassibilité.
Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.
Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.
Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps, soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de causer et d'entendre d'inutiles entretiens.
Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une basse servilité.
Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus rien que la douleur et le désespoir.
Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus, et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout; aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.
La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on s'acquiert par là une satisfaction céleste.