Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.
Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.
Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux. Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.
Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.
L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but; mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux hommes.
Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions, c'est la crainte de l'ennui.
L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société. C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue, et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.
Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui l'entoure.
Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.
Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le monde.»