Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus lorsqu'ils entrent dans un salon.

On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.

Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.

Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on ne peut vivre hors des universités[ [6].

D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.» Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là, lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier compliment pour un mathématicien tel que vous.—Vous avez raison, répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et, persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.

En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait difficile de se faire écouter dans une société composée de gens ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui, remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi, s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une inutile contrainte.

Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort. Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit quand on y pense en société!

Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit. Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez, agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs malédictions.

Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[ [7].» Pour connaître les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude, et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en fréquentant le monde.

Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux, lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens naturel d'une philosophie aimable.»