Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe Sextus qui m'a appris à les supporter.»
Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel, s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de son génie et la nature sérieuse de ses études.
Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui l'entourent la moindre confiance?
Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que latin.
Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants, d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux, qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!
Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste, suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.
Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et mérite d'être sérieusement étudiée.
CHAPITRE IV.
DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE
POUR L'IMAGINATION.
L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai, les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les amoindrit, ou les mêle confusément.