Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car, ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et dévore son cœur.

Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre, il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige de la persévérance.

Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres. Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.

Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité, nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne, et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde, fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.

Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible, mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes. Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second. Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de celui-là.

La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y entre point avec un travail de prédilection qui conduit perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer constamment au motif de cette misanthropie.

C'est une erreur grossière que de regarder les distractions incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la guérir.

Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous vous portez à merveille.

On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris, sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en 1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire; mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.—Ah! monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi! Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»

Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce poison.