Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination, anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé, était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières d'un christianisme éclairé.
Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien, où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs et une nouvelle indifférence pour tout.
Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs extravagantes auxquelles on aurait peine à croire.
Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion qui devraient être une efficace consolation.
Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art, s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison.
Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral.
Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai ce qui arrivera de nouveau.»
Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui, leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était impossible de croire, quelque désir qu'il en eût.
Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même, c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas.
On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce d'abord l'influence la plus funeste.