Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre, j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre.
On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la crise soit passée.
Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande. Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination, exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.»
CHAPITRE V.
DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.
Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point.
Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même cercle.
Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là, toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à tout instant une félicité céleste.
Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la fenêtre.
Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes font éclater cette étincelle dans les petites villes.