Les personnages importants des petites villes ont une effroyable faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien!
Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.
Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions, les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar.
Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés, on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais, comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter atteinte à l'honneur de leurs descendants.
Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles; mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai avec eux.»
Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise, l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se développer dans la solitude.
L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on apprend à connaître l'amour.
Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles. Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un songe ravissant.
La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse, et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse, les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.
La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots. Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on oublie Dieu, mais jamais l'amour.»