Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir, dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.» Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant, pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis; mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime, après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une communauté, et je ne vis que pour Abeilard.»
Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses, dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non, fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie, je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore de l'amour.»
L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien mieux l'empire—qu'exerce sur une âme sensible—l'habitude d'aimer. Je me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles, je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta bien-aimée, ta fille.»
Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux, j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois, je reprends tout, et je le donne à Dieu.»
Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme recouvra quelque tranquillité.
Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté.
Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son agréable.»
L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le bouillonnement d'une ardeur sensuelle.
Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination, l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même, sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à la calmer elle-même!
«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté. Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite.»