La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son cœur est plein de chimères.

Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le vrai bonheur.

Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce qui peut nous relever encore dans notre abattement.

Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries: il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.

Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.

C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles, recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs, il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs sensuels.

Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi, ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens. Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.—Que signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait près de moi.—Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, c'est pour le divertissement de la cour.

Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de noblesse et plusieurs titres imposants.

Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.

Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.