Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers lui.
Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.
Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle, on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses peines et ses plaisirs.
Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le tourbillon du monde et la rumeur des salons?
Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas; mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.
Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.
Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés; l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa retraite.
Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.
Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît, pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.
Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les fleurs de ma robe.»