Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir par le repos de sa retraite et par les livres.
Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en silence!
Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps. Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.
On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire, si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.
Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve son meilleur ami dans son cœur.
Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement une partie de leur temps et sont fort heureux.
Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.
Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres. Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante émotion.
On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage, où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer ses forces!
Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus, nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir, qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse sans crainte redescendre dans son cœur.