L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme: l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes; c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux. Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée, l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites importunes, aux entretiens stériles.

«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,» disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à le voir.

Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les arrêts de cet oracle.

Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule; ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots; êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin au vent qui souffle.

Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force, qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les mépriser.

Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes; voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce qu'ils voudront, peu m'importe!

Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés, mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons! Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent, s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les forçait de rentrer en eux-mêmes.

Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus noble et d'un esprit plus ferme.

Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne, de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion, quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était aussi méprisable qu'eux.

L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur! Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable. Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever, quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre supériorité.