Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui, aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous méprise injustement.

Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin, et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement vénérable.

C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes, d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme. Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!

La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement. Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur nudité.

Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même, on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là, les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime. Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.

Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue, quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle, au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et sont en proie aux tortures de l'imagination.

Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où, au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau, et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de mourir.

Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude, si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes. Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir. Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai bonheur.

Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu, Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune. L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les ressorts de son âme.

Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue. Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin, nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie, qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la victoire sur l'adversité[ [9].