Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par des mensonges!
Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose. Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de force et un effet courageux ne restent pas sans résultat.
Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles, en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination.
Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire, ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[ [10].»
Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?—Je me mets à la fenêtre, répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.»
Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer, d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même le faire disparaître.
Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen, réussi à conserver leur tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse. Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son Traité sur Cicéron, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut prendre sur le corps.
Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans le calme.
En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie, occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts; il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit, l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté.
La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a point de remède pour lui dans le monde.