Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller, malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient des légers traits lancés par la main d'un enfant.
La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse, de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès que les caractères les plus nobles.
La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction, qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire, auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite!
Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville.
«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants. Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant: «Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur, je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»
Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur oreille.
Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude, mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son esprit à diverses pensées.
Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons résister que dans la solitude!
Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens, tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile que la solitude.
Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde, nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté. Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale, nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant. Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les basses sollicitudes.