La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort, quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance, dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.
Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même, qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire recueillement.»
Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété, si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée.
Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et faire du bien autour de soi sans que le monde en parle.
Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa piété.
L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.»
Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider; toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter. Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde et de veiller sur notre cœur.
Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux, dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les vaines joies du monde.
C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions: quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse.
Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement. Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»