La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence. Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle; mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même, elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste.
C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»
Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple, d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la soumission?
O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant, croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos, alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées.
La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe; oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte, et à couvrir de fleurs les tombeaux.
CHAPITRE VII.
DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.
Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et, pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son bonheur en lui-même, est libre.
Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions, par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des séductions trompeuses.