Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge, conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale, acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul. Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre destinée.
Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions, un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe. Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur, d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu; toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie, n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses, et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes, puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire, et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres actes et ses propres vertus.
Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre, tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales. Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent aux lisières des sots préjugés.
Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice, mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh! comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous. Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable, que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.