Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes, qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur, les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées, le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.

Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils, et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est élevée, l'âme tendre et le regard profond[ [11]?

Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées de son fils[ [12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde et l'ennui du désert le plus sauvage!

Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans quelque situation que l'on soit.

Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent, représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés. Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui divisent la population des grandes cités.

Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.

Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si personne ne s'y oppose.

Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable, toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers; ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté, parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent; leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès; chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville; ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu, devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.

La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment d'estime et d'affection.

Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut qu'il sache écouter patiemment les régents de la république, lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie que les inspirations de leur esprit.