Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés, qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt, entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des dieux.
Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la solitude.
Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome, où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis, au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.
Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou dans le silence des bois.
Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige, les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse un assez long moment de solitude.
Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité, où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de race ancienne et intacte.
Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse. Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous élèvent tant au-dessus des autres hommes[ [13], vous reconnaîtrez que des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent que par leur défaut de pesanteur.
En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles que les autres hommes.
L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle, n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus, et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans s'en apercevoir.—Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.—C'est le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir qui est attaché à notre condition.»
Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques, examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la haute noblesse.