Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou, ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses, lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point! Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés. Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses manières dignes, mais sans prétention.»
L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes, qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité, l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle; s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation, de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»
Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome. C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles, si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables spectacles.»
Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités qui distinguent la noblesse de la roture?
Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.
Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas encore été spécialement question des avantages immédiats de la solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire chaque jour, Blair, l'auteur des Lectures sur la rhétorique et les belles-lettres, dit dans un de ses livres: «C'est la force d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»
On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu, éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel; mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble occupation.
Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier. Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.
Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la maladie, avec toutes ses complications?
Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne peut porter préjudice à personne.