La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos remarques et nos observations.
Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme par magie, mes afflictions.»
Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la philosophie et à l'humanité.
Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des occupations salutaires.
Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère, et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit pas.
La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde, le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.
C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité, Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes; le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.
Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir, Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers, dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles, les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la sagesse acquise dans le calme de la solitude.
Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils peignaient pour l'éternité.
Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui Kœnigsberg (montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le projet de sa première guerre de Silésie.