Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la course rapide du temps.
Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans l'éternité!
On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent rapidement et sans fruit.
Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés. Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent. Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que, chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix du temps.
Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager, il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail; nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et sans but.
Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui nous reste.»
On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague incertitude.
On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne. Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là, enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos livres.
Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions dangereuses ou des souhaits déréglés!
Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir d'humeur[ [14].