Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris sa sérénité.
Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de celui qui les reçoit.
On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions, nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit, étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ, d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et de ses officiers ne perdît le sien.
Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes, et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse, et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit au milieu du sénat de Bâle ses Éphémérides que tous les grands personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[ [15]. Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[ [16].
Carpe diem, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison; mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail. Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain, puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion, est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu de temps que nous avons à passer en ce monde.»
C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.