La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges; elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.» Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un bon livre comme une œuvre sans valeur?
Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de l'antiquité et des temps modernes.
Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous exprimons.
La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions; nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la retraite.»
La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit; en remarquant que les corps célestes changent de place, ils cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité. L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité reconnue.
Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit selon les fantaisies de son imagination.
On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit fructifier dans le monde.
L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux. L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés; tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts. Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait: «Je peins pour la postérité.»