Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes; demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.

Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer; qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que, dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera une autre félicité.»

Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le regard d'un grand homme.»

Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral et de notre perfection.

Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point; au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde, infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de notre destinée.»

Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine, dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le temps d'écrire de pareilles œuvres?—Il le trouvait, répliqua Denys, aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»

Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.

A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine, employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été: l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile. Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de l'histoire de Polybe.

Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des fêtes ou à de molles voluptés?

Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.