Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant, et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans cesse et devient sans cesse plus pesante.»

Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide, sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis, l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque. Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir. Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires, et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu; le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses forces.

Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude; mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui, et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à laquelle il s'éleva plus tard.

Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine? Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier. Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.

L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs, n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement cherchées ailleurs.

Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux, et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le mensonge!

Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics, car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands? Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre son despotisme.

La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis, la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais l'étude m'aide à le supporter.»

C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non, répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»

La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.