Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles. L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son repos domestique et anéantir sa fortune.

Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés, commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses écrits, ne pouvant se décider à les publier.

Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses Géorgiques, celui de tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour l'immortalité.

Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille, il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne puissions nous glorifier.»

A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône, sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore. «Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de plus hauts faits.»

Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs, le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire, placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de cette espérance flatteuse.»

Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice, qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur l'avenir.

Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison. Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation, portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.

Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce qui est digne d'elle.

Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.