Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne s'appuient sur aucune œuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus recommandables de nos œuvres glissent sur votre esprit sans l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez? Pourquoi prêcher sans cesse votre nihil admirari? Pourquoi cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera oublié.
Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.
Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.
Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également, prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le chemin de l'honneur et y marche avec nous.
Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui, en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec les nôtres!
Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire: Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois: «Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de soi-même.»
Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau; elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos écrits sont le bien que nous laissons en mourant.
Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent, et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos concitoyens à celui du monde.
Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions. Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même. Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève tant de puissantes objections?
Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?