Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité, car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on s'y soustrait au faux éclat du monde.
Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales, on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour soulager son cœur[ [17].
Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur. Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et s'approprie davantage aux besoins du temps.
Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre, on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.
En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.
Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin, et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper; alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en relation avec des hommes de différents pays et de différentes conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.
Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.
Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et son caractère dans la solitude.
La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté, et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la fois notre esprit et notre imagination.
Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.