Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit, tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité administrative.
Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en laisser échapper une vérité.
La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution, tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être vaincue que par une autre passion.
La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu, qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et persévérance.
Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté. S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer, il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions, éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en nous-mêmes.
C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.
La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.
Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»
L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit, et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer, pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[ [18].
Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles, dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon cœur saignant.