La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir, il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point arrêtée par ces agents.

En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le génie[ [19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.

La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales! Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève. Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne s'étonne pas d'être mal jugé.

Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme, la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France, le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente. «Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.—Non, réplique le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent en s'écriant: «Les Français sont là!—Non, répète le comte, ils ne sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers, tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.

Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la perte prématurée le fit mourir de douleur.

La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la rendrai célèbre.»

Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.

La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit: «Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»

L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse. J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse allemande à une fuite honteuse.

Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et de péril, pourraient être d'une admirable utilité.