Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté. Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et n'est point surpris quand elles lui surviennent.
Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la société.
L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins, aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires. Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants. Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa solitude pour le mettre à la tête des armées.
Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude, capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte, qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde. Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape. Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de nouveau sur les rives du Tibre le siège pontifical, qu'ils avaient transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de Milan.—Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude. Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque d'eux.
Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire. S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement ces nouvelles vérités.
C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières, et il a dit, dans la Défense de son immortel ouvrage, l'Esprit des lois: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains. Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[ [20]. Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»
Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est imprimé, et il est lu de tout le monde.
Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables, ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les domesticas fortitudines de Cicéron?
Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la raison d'État[ [21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants, c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination, sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains magistrats républicains que je pourrais citer[ [22]. On trouve souvent plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des parchemins.