Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès européen: le Traité de la solitude et le Traité de l'orgueil des nations. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons, sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint endroit du Traité sur la solitude. Entré à l'université de Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière littéraire par quelques articles insérés dans le Journal helvétique. Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un titre officiel dans sa ville natale.
Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations compliquées et une large source d'enseignements utiles.
Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes, et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est, sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un accent profond de tristesse.
L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.
Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace, la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent, tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais respectueusement monsieur le bourgmestre.
Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre, et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.
Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.
Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés médicales.
Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection, puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption, sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune, dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.
A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[ [2], ne lui causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une noire misanthropie.