Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente, passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne. C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier. Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il appelait les illuminés, d'avoir propagé les idées les plus subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.
Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré, d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier soupir.»
Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction, ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait, dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail; cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un but si louable.
Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son Traité de l'orgueil national et l'Essai sur la solitude. Nous ne parlons pas de deux autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.
Le Traité de l'orgueil national mérite d'être classé parmi les bons écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère, ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce, unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de nombreuses et piquantes citations.
L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres, un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford et grand trésorier d'Angleterre?—Oui, lui répondit-on.—Je ne conçois pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»
L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»
Il en est des nations entières comme des individus dont elles se composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.—«Qu'il y vienne! répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un homme qui n'est pas citoyen?»
La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain. La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.
Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse, allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»