Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon, qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme, se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère. Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour épouvanter le chien qui veut la manger.

Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son Atlantica, a conté des fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une assez belle et pompeuse origine.

Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement. Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller. Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les paupières.

Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent les autres contrées que comme de misérables pays indignes de correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle Chou-Koui, royaume du Milieu, et Lien Hia, c'est-à-dire royaume qui renferme tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.

Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.

Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude, d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne de leur passé.

Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut, image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant: «J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions, une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard, la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée. Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.

Le Traité de la solitude date de la jeunesse de Zimmermann. Ce n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce premier travail et en fit quatre gros volumes[ [3]. Peu de livres allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci. Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne remarque que trop souvent dans les productions de la littérature allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines, quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale, trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle devrait avoir.

Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli volume qui figure honorablement dans la collection des British Classics de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons qu'il doit être plus abrégé encore.

Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en dérobent à tout instant les qualités essentielles.