Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins vivement aussi le beau et le bien.

Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus grande et notre plaisir plus profond.

Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais encore l'art de transformer par une sorte de création des collines sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.

Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable service à ses compatriotes.

Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié; mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux. Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M. Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé, irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je goûte dans une telle enceinte?

Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[ [23].

La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini; l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs humaines et à la faiblesse des rois!

L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté, chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.

Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui est traversée par les mêmes tempêtes.

Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis démontrer facilement par des faits.