Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au service des rois de France, et il y avait acquis le grade de lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte. Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris; mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715 fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel, s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées, et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde, que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout, qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé. Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman, c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.

Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il vit.

Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur, cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays. Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides! C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.

Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi, que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome, l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli, les Apennins et la mer Méditerranée.

C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus grande jouissance de nous-mêmes.

Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui nous fait paraître le chemin trop court[ [24]. L'éloignement de tout ce qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.

Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main! avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence. Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en trouve plus à la ville.

En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel. L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»

Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires, resteraient cachés au fond de l'âme!»

O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu, comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit, et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à peu dans notre sein.