Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature, nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux le charme du repos et de la solitude. Ce far niente des Italiens qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de bonheur qu'aux autres hommes.
Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par l'imagination que par la réalité.
Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se résignait à vivre de fictions.
Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été, j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.
Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»
Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?
Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi, l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs. Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie; nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies du cœur.
Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création. Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques vertus.
Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain, Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement sentir l'attrait et les charmes de la nature.
Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer un autre.