Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles à acquérir.

Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde. J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais que des émotions agréables.

Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage, puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de Vindonissa[ [25], où souvent j'allais méditer sur le néant des grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence. Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais: Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre, pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds? Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants? Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des oiseaux.

La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes combattre nos passions et les diriger sagement.

Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de l'esprit.

Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[ [26]. Il écrivit là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais, dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait, et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les faibles susceptibilités d'un enfant.

A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.

Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage. Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé; ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est. Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.

Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis, j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire; les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir. J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes, tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici, je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être bon et de produire le bien.