Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin. La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que près de lui, dans l'éclat de sa cour.
Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement cherché dans les villes.
Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave. Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie; j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et, depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil même.»
La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.
Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je ressentais les mêmes émotions[ [27]. Mes regards planaient à la fois sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent; je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.
Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter atteinte à sa réputation.
Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages, d'églises et de rustiques habitations.
Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.
Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et vieillard, tout le monde travaille.
Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe, coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi, le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou, s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les bois et les montagnes, la verdure et le ciel.