Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour. On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.

Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux. On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte, plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: «Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.

Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur. Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou que le palais de Windsor.

Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet d'un triste clocher.

Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant; au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit, quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre félicité.

Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de fausses démonstrations et tant de haine[ [28].

C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi, les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux. Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse; qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à toutes les grâces des grandes dames.

C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»

La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.

Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit: «Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes le châtiment?—Non, répondit ce renard: ma conscience est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre un chameau.—Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.—Ah! ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils cherchaient.»