Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si, parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je ne porte envie à personne.
Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés. En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion d'apprécier.
Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de sages méditations.»
Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt, dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui n'existe pas en lui-même?
En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais: Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en Allemagne?»
De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit des menaces d'un essaim d'insectes.
Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire; c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore d'autres avantages aussi précieux.
Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel, il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses véritables émotions.